L'idée d'un revenu de base. Un quart d'euro pour tous (pour commencer)

L'écart des revenus entre riches et pauvres est stupéfiant. Les 20% qui figurent parmi les plus riches « gagnent » près de soixante-quinze fois ce que gagnent les 20% de pauvres parmi les pauvres. Cet écart est immense, il est assez récent et, plus étonnant, il ne cesse de s'agrandir. Pourtant, le revenu mondial s'élève à environ 5000 ¤ par an et par personne. Si ce revenu mondial était réparti de manière raisonnablement équilibrée, chacun aurait de quoi vivre. Mais nous savons tous qu'il n'en est pas ainsi. Comment agir pour qu'il en soit autrement ?
Le travail qui, dans des conditions normales, est correctement rémunéré, demeure le moyen par excellence pour gagner sa vie. Une bonne répartition de la propriété des terres, avec une gestion durable des champs, des pâturages, des forêts et des eaux, peut procurer à de très nombreuses personnes les moyens de production nécessaires, du travail et des revenus, dans de la plupart des pays. Une industrialisation intelligente qui utilise une technologie respectueuse de l'environnement peut faire des miracles dans le domaine de l'emploi et de la croissance des revenus. Un véritable libre échange, dont profitent toutes les parties, contribue en outre à la répartition de la richesse.
Mais il ne faut pas se faire beaucoup d'illusions pour l'avenir proche.
Même dans le meilleur des cas, tous ceux qui doivent en vivre n'ont pas assez de moyens de production pour pourvoir à leurs propres besoins. Au contraire, la qualité des eaux de pêche, des forêts et des terres agricoles est de plus en plus altérée. Elles sont volées, voire détruites.
Même dans le meilleur des cas, il n'y a pas assez de travail pour tout le monde et sûrement pas assez de travail bien payé.
Même dans le meilleur des cas, de nombreuses prestations humaines qui contribuent à la prospérité et au bien-être ne sont pas rémunérées.
Même dans le meilleur des cas, des gens seront exclus, la répartition des revenus se fera de manière très inégale et surtout, de très nombreux êtres humains n'auront pas assez de pouvoir d'achat pour vivre décemment.

C'est alors qu'on pense au revenu de base, un revenu que tout homme reçoit, de la naissance à la mort, sans conditions.
De temps à autre, dans certains pays prospères, on avance des propositions en faveur d'un revenu de base et on développe des arguments qui prouvent que c'est jouable. Cela veut-il dire que le revenu de base n'est réservé qu'aux sociétés riches ? A première vue, on pourrait le penser, mais si nous considérons le monde globalement et que nous utilisons notre imagination et notre intelligence, nous pouvons avancer une proposition réaliste : instaurer d'ores et déjà pour tous un revenu mondial d'un quart d'euro par jour.
Que coûtera cette mesure ? Nous sommes six milliards d'êtres humains, on parle donc d'une somme de 547,5 milliards d'euros par an. Est-ce trop ? Pas vraiment, le revenu annuel mondial est environ cinquante fois plus important. Une taxe d'à peine 2% sur le produit mondial peut garantir ce revenu de base à tous les citoyens du monde.
Pour les riches qui vivent essentiellement en Europe, en Amérique du Nord et au Japon, un quart d'euro par jour est évidemment insignifiant. Ils devraient malgré tout le recevoir. Cela leur rappellera qu'un grand nombre d'hommes doivent s'en tirer avec cette somme.
Pour quelques milliards d'hommes, ce quart d'euro par jour représente un monde de différences. Dans les pays les plus pauvres, nombreux sont ceux qui verront ainsi leurs revenus doubler. Même dans des pays à revenus moyens comme l'Inde et la Chine, des centaines de millions de personnes verront leur pouvoir d'achat augmenter considérablement. Pour eux aussi, ce quart d'euro n'est pas à dédaigner.
On fera peut-être remarquer qu'un quart d'euro ne suffira pas à éradiquer la misère. Je m'explique.
Tout d'abord, ce revenu de base mondial doit être ajouté au revenu (souvent bien maigre) que les gens ont déjà. Il ne s'agit pas d'un substitut au travail correctement payé, mais d'un revenu supplémentaire. Et bien entendu, les pays, et sûrement les pays riches, peuvent augmenter ce revenu de base pour leurs citoyens.
Deuxièmement, la hausse du pouvoir d'achat constituera un formidable stimulant pour les économies locales, ce qui procurera davantage de travail et donc des revenus supplémentaires. Mieux, ce revenu de base mondial crée le pouvoir de lutter durablement contre la misère : un pouvoir d'achat réparti de façon plus équilibrée permettra de satisfaire enfin les immenses besoins en eau potable, nourriture, habitations et écoles. Le revenu de base est un levier pour accéder à une économie locale puissante.
Troisièmement, rien ne s'oppose à ce qu'on redistribue non pas deux, mais quatre ou même davantage de pour cents du revenu mondial.
Quatrièmement, les pouvoirs publics locaux doivent évidemment continuer à s'occuper des soins de santé, de l'enseignement, du partage des terres, de l'approvisionnement en eau, des routes, des transports publics, etc.
Cinquièmement, il faut une collaboration internationale pour combattre, par exemple, l'effet de serre, développer rapidement une économie durable, interdire le travail des enfants et faire respecter des règles sociales, endiguer la guerre et la violence et rendre le monde plus sûr, pour contrôler les flux financiers spéculatifs et déstabilisants et garantir à chacun le revenu de base.
C'est dans ce cadre plus vaste qu'il faut voir le revenu de base mondial et qu'il peut être le germe d'un modèle de développement durable qui contribue à éradiquer la misère de la planète. Mieux, ce quart d'euro par jour est une ambition qui peut s'avérer aussi mobilisatrice et stimulante que des revendications antérieures comme la journée de huit heures, le suffrage universel pour l'homme et la femme ou l'abolition de l'esclavage.
Seule condition : ce revenu de base doit être réellement garanti. Cela me paraît une mission formidable pour les Nations Unies. Ce n'est pas une mission facile, mais elle est sûrement plus simple que de vouloir développer le monde avec divers programmes qui demeurent inefficaces. Les Nations Unies deviendraient ainsi un véritable instrument de redistribution des revenus au niveau mondial. Elles veilleraient au respect du premier des droits de l'homme : le droit à la subsistance. Ils pourraient en obtenir le financement par le biais d'une taxe mondiale sur les opérations financières internationales, sur la consommation des combustibles fossiles et d'autres activités qui affectent à maintes reprises la viabilité de notre monde et ne concernent quasiment que les gens riches. Cette compétence fiscale contribuerait directement à la crédibilité d'une véritable administration onusienne du monde. Bien entendu, cela ne se produira que si les Nations Unies sont une organisation totalement démocratique.
Le revenu de base mondial peut paraître une solution trop « simple », mais je suis convaincu qu'elle peut fonctionner et, ce qui importe davantage, je n'y vois pas d'obstacle fondamental. Nous devons tout simplement la réaliser.
Même si nous ne pouvons pas l'introduire tout de suite au niveau mondial – ce qui est probable, car c'est toujours avec retard que nous choisissons les bonnes solutions -, nous pouvons déjà commencer par un revenu de base mondial à plus petite échelle. Nous pouvons ainsi envisager des accords bilatéraux entre ministères du développement et des régions rurales pauvres qui garantissent le revenu de base pour tous les habitants de cette région. Il n'y a pas d'obstacle à cette initiative. Aucun inconvénient pour les responsables de la collaboration internationale dans les pays riches et pauvres, dans l'Union européenne, le PNUD, la Banque Mondiale ou ailleurs. D'une façon plus générale, il n'y a pas plus d'inconvénients pour tous ceux qui ont une responsabilité politique aux niveaux local, régional, national ou international.


Dirk Barrez