Une autre mondialisation est possible.
(publié en français et en néerlandais)
Depuis le sommet de Seattle, le mouvement antimondialisation ne cesse de brandir revendications et propositions pour un autre monde. Un monde où l'homme a la priorité sur l'économie, où le bien-être est réparti de manière équitable, où les droits de l'homme sont respectés, où l'environnement fait l'objet d'une protection rigoureuse, où la société civile mondiale peut s'exprimer dans le cadre d'une démocratie mondiale.
En janvier 2001, des milliers de personnes se sont retrouvées à Porto Alegre (Brésil) pour participer au premier Forum Social Mondial. « Un autre monde est possible », répétaient ces adversaires d'une globalisation purement économique. Utopie ? Mais le suffrage universel et les droits syndicaux n'étaient-ils pas des utopies au dix-neuvième siècle ?
Dirk Barrez a profité de sa présence à Porto Alegre pour rencontrer et interviewer des dizaines de participants éminents tels que Naomi Klein, Walden Bello, Ignacio Ramonet, Bernard Cassen, Harlem Désir, Riccardo Petrella, Aminata Traoré, José Bové… Ils ont tous exprimé la même volonté de faire du Forum Social Mondial une rencontre annuelle des mouvements et organisations qui recherchent des alternatives crédibles à la globalisation actuelle pour œuvrer ensemble à un monde plus juste et plus humain.
ISBN 2-930357-02-9
Prix : 18 euro
Editeur : Le Roseau vert, 92, Drève Pittoresque, B-1640 Rhode-St-Genèse et Oxfam Solidarité, rue des Quatre-Vents 60, B-1080 Bruxelles, www.oxfamsol.be
Contact : Charles de Trazegnies *** +32 2 358 20 12 *** +32 475 58 18 09
Vous trouverez ci-dessous quelques extraits de ce livre Une autre mondialisation est possible. De Seattle à Porto Alegre, à savoir le prologue, la proposition d'un revenu de base et la conclusion qui est une tentative de programma pour un autre monde
Prologue
TOUTES LES GRANDES CHOSES ONT COMMENCÉ PAR LE RÊVE (p.15 du livre)
L'après-midi de notre arrivée à Porto Alegre, nous avons déjà l'opportunité d'exercer nos oreilles. De nombreuses personnes sont réunies, on joue de la musique, il y a des discours vivement applaudis et beaucoup d'atmosphère, bref, nous sommes en Amérique latine.
Au début de la soirée, la réunion devient une grande manifestation qui se déploie dans les rues principales du centre quelque peu méditerranéen de cette ville portuaire d'environ un million et demi d'habitants. Les banderoles expriment pour la plupart le rejet du néolibéralisme, on clame des slogans, on voit beaucoup de drapeaux rouges et même un portrait de Lénine. Le parti des travailleurs local qui administre la ville et l'état fédéré s'affichent comme il se doit, mais cela reste avant tout un cortège joyeux, l'occasion idéale de découvrir la vie d'ici.
La première personne à qui nous nous adressons s'avère le secrétaire de l'enseignement municipal. Il est également membre d'une organisation d'éducation populaire. Il dit : « J'espère que le monde va voir comment les gens sont forcés de vivre dans le tiers monde, la façon dont ils sont logés dans d'invivables baraques de carton, de papier et de plastique, dans les bidonvilles de cette cité. C'est réellement inhumain. C'est représentatif de tous ces gens d'Afrique et d'Asie qui passent leur existence dans des conditions similaires. Mais cette situation n'est pas naturelle, elle est due à la politique économique qui est menée au niveau international ».
Comme on pouvait s'y attendre, le héraut français de l'antiglobalisation, José Bové, fait lui aussi partie du cortège : « Avec ceux qui dirigent l'économie, aucun changement n'est possible. Nous ne pouvons pas élaborer de nouvelles relations internationales et surtout économiques avec eux. Car ces relations sont en leur faveur. Mais nous sommes ici avec des délégations de mouvements sociaux et de syndicats de 120 pays. C'est formidable et ce succès nous assure une grande légitimité. Nous avons la possibilité de mieux organiser la lutte internationale de manière à combattre le néolibéralisme dans le monde entier ».
« Nous voulons que la terre soit à ceux qui la travaillent, nous voulons pouvoir obtenir des crédits, nous voulons des moyens pour travailler la terre », dit un représentant d'un réseau paysan africain. Il est soutenu par un agriculteur français : « Pour les agriculteurs, il est primordial de réaliser une réforme agraire, afin que la terre soit à tous ceux qui veulent la travailler ».
Quelqu'un de MST, le mouvement brésilien des sans terre, l'approuve : « Nous voulons avoir notre mot à dire sur la production alimentaire – disons la souveraineté alimentaire -, nous voulons une réforme agraire en profondeur et nous ne voulons pas entendre parler des OGM ».
Et un agriculteur du Tchad renchérit : « Notre agriculture d'aujourd'hui détruit l'environnement sans le renouveler. Nous devons contribuer à une agriculture vivable et écologique ».
Un Indien tout habillé de couleur orange – membre d'une organisation spirituelle aux activités sociales – ajoute : « J'espère que ce rassemblement nous donnera la force de réaliser plus vite le monde que nous voulons. Nous devons lutter contre l'individualisation que les médias nous imposent et créer une solidarité entre les gens et les pays ».
« Nous sommes tous ici pour lutter contre l'injustice », dit une militante européenne, et si nous le faisons à partir de la base, je crois que nous allons obtenir un mouvement beaucoup plus combatif ».
Une Américaine quelque peu envahissant tient également à exprimer ses convictions : « Je viens de Seattle et j'ai été impliqué dans les manifestations contre l'OMC. Je n'aime pas que les gens aient le sang sucé par le capitalisme, je veux voir ce monde nouveau. C'est pourquoi nous devons décentraliser l'économie de manière à ce que les gains et le travail aillent à ceux qui, aujourd'hui, sont en train de mourir ».
Au milieu de cette bruyante manifestation, on voit l'évêque de l'état brésilien de Goias, un peu isolé : « Que nous soyons ici si nombreux pour combattre ce marché unique tout puissant, c'est déjà un résultat. Nous allons chercher ensemble des alternatives dans la ligne de l'histoire qui s'humanise, avec tout d'abord plus de respect de la nature et des rapports totalement nouveaux entre les nations, par exemple, d'autres relations commerciales au sein desquelles les plus pauvres ont une place ».
Une voix africaine enchaîne : « Le succès dépendra de la solidarité humaine, la solidarité mondiale, de sorte que nous ayons nos propres conceptions par rapport à la mondialisation actuelle, notre propre projet ».
A la remarque évidente qu'il ne s'agit encore que d'un rêve lointain, on répond tout de suite : « Toutes les grandes choses ont commencé par le rêve, nous allons nous y atteler ».
L'idée d'un revenu de base
Un quart d'euro pour tous (pour commencer) (p.149 du livre)
L'écart des revenus entre riches et pauvres est stupéfiant. Les 20% qui figurent parmi les plus riches « gagnent » près de soixante-quinze fois ce que gagnent les 20% de pauvres parmi les pauvres. Cet écart est immense, il est assez récent et, plus étonnant, il ne cesse de s'agrandir. Pourtant, le revenu mondial s'élève à environ 5000 ¤ par an et par personne. Si ce revenu mondial était réparti de manière raisonnablement équilibrée, chacun aurait de quoi vivre. Mais nous savons tous qu'il n'en est pas ainsi. Comment agir pour qu'il en soit autrement ?
Le travail qui, dans des conditions normales, est correctement rémunéré, demeure le moyen par excellence pour gagner sa vie. Une bonne répartition de la propriété des terres, avec une gestion durable des champs, des pâturages, des forêts et des eaux, peut procurer à de très nombreuses personnes les moyens de production nécessaires, du travail et des revenus, dans de la plupart des pays. Une industrialisation intelligente qui utilise une technologie respectueuse de l'environnement peut faire des miracles dans le domaine de l'emploi et de la croissance des revenus. Un véritable libre échange, dont profitent toutes les parties, contribue en outre à la répartition de la richesse.
Mais il ne faut pas se faire beaucoup d'illusions pour l'avenir proche.
Même dans le meilleur des cas, tous ceux qui doivent en vivre n'ont pas assez de moyens de production pour pourvoir à leurs propres besoins. Au contraire, la qualité des eaux de pêche, des forêts et des terres agricoles est de plus en plus altérée. Elles sont volées, voire détruites.
Même dans le meilleur des cas, il n'y a pas assez de travail pour tout le monde et sûrement pas assez de travail bien payé.
Même dans le meilleur des cas, de nombreuses prestations humaines qui contribuent à la prospérité et au bien-être ne sont pas rémunérées.
Même dans le meilleur des cas, des gens seront exclus, la répartition des revenus se fera de manière très inégale et surtout, de très nombreux êtres humains n'auront pas assez de pouvoir d'achat pour vivre décemment.
C'est alors qu'on pense au revenu de base, un revenu que tout homme reçoit, de la naissance à la mort, sans conditions.
De temps à autre, dans certains pays prospères, on avance des propositions en faveur d'un revenu de base et on développe des arguments qui prouvent que c'est jouable. Cela veut-il dire que le revenu de base n'est réservé qu'aux sociétés riches ? A première vue, on pourrait le penser, mais si nous considérons le monde globalement et que nous utilisons notre imagination et notre intelligence, nous pouvons avancer une proposition réaliste : instaurer d'ores et déjà pour tous un revenu mondial d'un quart d'euro par jour.
Que coûtera cette mesure ? Nous sommes six milliards d'êtres humains, on parle donc d'une somme de 547,5 milliards d'euros par an. Est-ce trop ? Pas vraiment, le revenu annuel mondial est environ cinquante fois plus important. Une taxe d'à peine 2% sur le produit mondial peut garantir ce revenu de base à tous les citoyens du monde.
Pour les riches qui vivent essentiellement en Europe, en Amérique du Nord et au Japon, un quart d'euro par jour est évidemment insignifiant. Ils devraient malgré tout le recevoir. Cela leur rappellera qu'un grand nombre d'hommes doivent s'en tirer avec cette somme.
Pour quelques milliards d'hommes, ce quart d'euro par jour représente un monde de différences. Dans les pays les plus pauvres, nombreux sont ceux qui verront ainsi leurs revenus doubler. Même dans des pays à revenus moyens comme l'Inde et la Chine, des centaines de millions de personnes verront leur pouvoir d'achat augmenter considérablement. Pour eux aussi, ce quart d'euro n'est pas à dédaigner.
On fera peut-être remarquer qu'un quart d'euro ne suffira pas à éradiquer la misère. Je m'explique.
Tout d'abord, ce revenu de base mondial doit être ajouté au revenu (souvent bien maigre) que les gens ont déjà. Il ne s'agit pas d'un substitut au travail correctement payé, mais d'un revenu supplémentaire. Et bien entendu, les pays, et sûrement les pays riches, peuvent augmenter ce revenu de base pour leurs citoyens.
Deuxièmement, la hausse du pouvoir d'achat constituera un formidable stimulant pour les économies locales, ce qui procurera davantage de travail et donc des revenus supplémentaires. Mieux, ce revenu de base mondial crée le pouvoir de lutter durablement contre la misère : un pouvoir d'achat réparti de façon plus équilibrée permettra de satisfaire enfin les immenses besoins en eau potable, nourriture, habitations et écoles. Le revenu de base est un levier pour accéder à une économie locale puissante.
Troisièmement, rien ne s'oppose à ce qu'on redistribue non pas deux, mais quatre ou même davantage de pour cents du revenu mondial.
Quatrièmement, les pouvoirs publics locaux doivent évidemment continuer à s'occuper des soins de santé, de l'enseignement, du partage des terres, de l'approvisionnement en eau, des routes, des transports publics, etc.
Cinquièmement, il faut une collaboration internationale pour combattre, par exemple, l'effet de serre, développer rapidement une économie durable, interdire le travail des enfants et faire respecter des règles sociales, endiguer la guerre et la violence et rendre le monde plus sûr, pour contrôler les flux financiers spéculatifs et déstabilisants et garantir à chacun le revenu de base.
C'est dans ce cadre plus vaste qu'il faut voir le revenu de base mondial et qu'il peut être le germe d'un modèle de développement durable qui contribue à éradiquer la misère de la planète. Mieux, ce quart d'euro par jour est une ambition qui peut s'avérer aussi mobilisatrice et stimulante que des revendications antérieures comme la journée de huit heures, le suffrage universel pour l'homme et la femme ou l'abolition de l'esclavage.
Seule condition : ce revenu de base doit être réellement garanti. Cela me paraît une mission formidable pour les Nations Unies. Ce n'est pas une mission facile, mais elle est sûrement plus simple que de vouloir développer le monde avec divers programmes qui demeurent inefficaces. Les Nations Unies deviendraient ainsi un véritable instrument de redistribution des revenus au niveau mondial. Elles veilleraient au respect du premier des droits de l'homme : le droit à la subsistance. Ils pourraient en obtenir le financement par le biais d'une taxe mondiale sur les opérations financières internationales, sur la consommation des combustibles fossiles et d'autres activités qui affectent à maintes reprises la viabilité de notre monde et ne concernent quasiment que les gens riches. Cette compétence fiscale contribuerait directement à la crédibilité d'une véritable administration onusienne du monde. Bien entendu, cela ne se produira que si les Nations Unies sont une organisation totalement démocratique.
Le revenu de base mondial peut paraître une solution trop « simple », mais je suis convaincu qu'elle peut fonctionner et, ce qui importe davantage, je n'y vois pas d'obstacle fondamental. Nous devons tout simplement la réaliser.
Même si nous ne pouvons pas l'introduire tout de suite au niveau mondial – ce qui est probable, car c'est toujours avec retard que nous choisissons les bonnes solutions -, nous pouvons déjà commencer par un revenu de base mondial à plus petite échelle. Nous pouvons ainsi envisager des accords bilatéraux entre ministères du développement et des régions rurales pauvres qui garantissent le revenu de base pour tous les habitants de cette région. Il n'y a pas d'obstacle à cette initiative. Aucun inconvénient pour les responsables de la collaboration internationale dans les pays riches et pauvres, dans l'Union européenne, le PNUD, la Banque Mondiale ou ailleurs. D'une façon plus générale, il n'y a pas plus d'inconvénients pour tous ceux qui ont une responsabilité politique aux niveaux local, régional, national ou international.
Conclusion
Programme pour un autre monde (p.257 du livre)
Un choix pour l'humanité
Tous les droits de l'homme individuels et collectifs sont universels.
L'homme est – à titre individuel ou collectif – autorisé et même obligé à s'impliquer dans la réalisation de ces droits et à s'opposer à toute violation de ses droits.
Il peut et doit en particulier s'opposer au système économique capitaliste actuel qui détruit l'homme, la nature, les sociétés et les populations et constitue ainsi la menace structurelle la plus grande pour les libertés et les droits de l'homme.
Face à cette menace, le droit à la démocratie et à l'autodétermination de même que le pluralisme et la riche diversité de l'humanité requièrent spécialement le respect et la protection.
C'est pourquoi la société mondiale doit s'occuper des mesures et alternatives suivantes.
Une démocratie participative radicale et un fédéralisme intégral
La défense et la concrétisation des droits de l'homme et de l'intérêt général sont l'œuvre des institutions politiques qui sont les plus proches des populations et d'une société participative active. La représentation démocratique et la participation de tous les citoyens du monde sont enracinées localement dans les conseils villageois, les administrations municipales et dans des formes de démocratie directe et participative. C'est là que réside la souveraineté active des communautés locales et des peuples. Elle constitue la base d'un aménagement fédéral intégral du monde : les citoyens et les peuples délèguent des compétences et des pouvoirs de décision à des représentations et des organes politiques régionaux, nationaux, supranationaux ou mondiaux quand c'est nécessaire. Les minorités culturelles y bénéficient de la protection et de l'autonomie.
S'appuyant sur les idées et les principes de la souveraineté populaire et le contrat social, de l'état de droit et de la séparation des pouvoirs, la démocratie est développée à tous les niveaux de gestion, de la république villageoise au parlement mondial.
La démocratie mondiale : le monde des peuples
La montée en puissance d'un système financier et économique mondial force la société à développer rapidement et par étapes des pouvoirs publics démocratiques et mondiaux, un parlement mondial, un gouvernement mondial, une justice mondiale et les administrations et instruments mondiaux nécessaires. La souveraineté des peuples exige que toutes les décisions internationales d'importance, en particulier le transfert de compétences, soient prises par les peuples eux-mêmes.
Une réforme et un renforcement démocratiques du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire des Nations Unies constituent la meilleure voie vers une démocratie mondiale. Des lois votées démocratiquement à l'Assemblée Générale des Nations Unies peuvent alors entrer tout de suite en vigueur ; le Conseil de Sécurité n'a plus de membres permanents et de droit de veto ; le Conseil Economique et Social obtient la compétence des instances spécialisées des Nations Unies, comme la FAO et l'OMS et intègre dans son action le FMI, la Banque Mondiale et l'OMC ; les hommes et les peuples peuvent revendiquer tous leurs droits devant les tribunaux internationaux compétents.
Primauté de la politique : l'intérêt général l'emporte sur l'intérêt privé
Les institutions démocratiques protègent l'homme contre les abus des pouvoirs qui ne sont pas élus et qui ne respectent pas le principe d'égalité, en particulier contre l'économie prédominante et toute forme de dictature. Elles conquièrent et organisent l'espace public où ses règles générales valent pour tous. Une démocratie accomplie ne laisse pas exclusivement les domaines de l'économie et de l'environnement, la société, la connaissance et la culture au marché et aux intérêts privés, en aucun cas aux monopoles et aux dictatures. Elle organise et garantit le contrôle démocratique et la participation de ses citoyens dans tous ces domaines.
Le capital pour l'homme et une gestion durable de ce capital
Du point de vue économique, le principe directeur cesse d'être que le capital utilise le travail et que l'homme est tout au plus considéré comme un facteur de production.
Pour que l'économie soit de nouveau au service de l'homme, on doit justement introduire le principe que l'homme utilise le capital et a donc droit au capital.
Sans affecter le droit au travail, à une juste rémunération, à des conditions de travail favorables et tous les droits annexes, le droit au capital comprend :
- le droit de participer aux décisions sur l'application des richesses naturelles ou des moyens de production comme l'eau, les terres agricoles, les pâturages, les forêts et les richesses du sol, un droit de décision qui appartient tout d'abord à ceux dont la vie en dépend ; ces richesses naturelles sont soit des biens publics comme l'eau potable, soit des biens communs, soit des biens privés mais à de strictes conditions ;
- la richesse génétique des plantes, des animaux et de la vie humaine est la propriété commune de l'humanité ;
- un accès garanti au crédit que les gens peuvent engager pour produire ; c'est le droit au capital financier qui oblige à son tour l'homme à une gestion durable de ce capital.
Le droit de créer du bien-être
La redistribution du capital ou des moyens de production est une source de dynamisme économique et de création de bien-être, car quand le capital est conçu pour l'homme, il en découle naturellement que tout le monde a la possibilité et le droit de créer du bien-être. C'est le droit d'entreprendre en produisant des biens et des services pour soi-même, sa famille et sa communauté ou pour le marché.
Ce droit n'est pas absolu. Il est limité par les objectifs et les règles démocratiques, sociaux et écologiques et, d'une manière générale, par le fait que l'homme et la société peuvent passer avant l'intérêt économique plus réduit.
Une économie de l'homme : la démocratie économique
Le droit au capital et le droit de créer du bien-être sont les bases de la démocratie économique.
Quand l'homme intègre son travail dans un processus de production plus large, la démocratie économique se réalise par la cogestion, l'autogestion, la coopérative, la propriété commune des moyens de production et d'autres formes d'organisation économiques démocratiques.
La démocratie n'acquiert sa pleine signification que quand le principe d'égalité l'emporte fortement dans les domaines politique et économique et que la démocratie politique comme son pendant économique sont fortement développés et vivants.
Une économie pour l'homme
Comme l'homme a la liberté économique pour créer du bien-être, la société a le droit et le devoir d'utiliser démocratiquement les moyens disponibles pour réaliser le mieux possible ses objectifs sociaux.
L'économie fait partie de ces moyens. Comme la société veille à l'intérêt général, elle doit imposer les règles nécessaires à l'économie et à l'homme économiquement actif.
Quand le libre marché est déficient, les pouvoirs publics et les sociétés peuvent à coup sûr prendre des initiatives pour réaliser leurs objectifs.
La priorité aux marchés domestiques et régionaux
Les sociétés locales et les états ont le droit de protéger leurs économies locales du marché mondial. Quand il s'agit de garantir la production alimentaire et le droit à la nourriture, il faut préférer les marchés agricoles communs et régionaux au libre marché mondial. Le cas échéant, cela ira de pair avec un partage des terres radical et des réformes agraires.
De façon plus générale, les pays et les régions peuvent donner la priorité à l'économie de marché domestique et aux communautés économiques régionales. Ceux-ci produisent en premier lieu pour leurs propres besoins, contribuent au plein emploi et à la répartition des revenus de même qu'à un équilibre sain entre les économies locale, régionale et internationale, à condition que les coûts économiques ne soient pas trop élevés et ne débouchent pas sur un protectionnisme qui nuit à la prospérité.
Oui au commerce, non à l'exploitation
Le commerce peut susciter un enrichissement mutuel dans la mesure où il s'agit de vrai commerce, c'est-à-dire le libre choix de négocier des biens et des services dont toutes les parties impliquées tirent un réel avantage. Dans le cas contraire, nous avons affaire à de l'exploitation et celle-ci est interdite.
Des instances internationales démocratiques veillent aux intérêts de quiconque fait du commerce, introduisent sur les marchés mondiaux des mécanismes qui garantissent une meilleure répartition des productions et soutiennent le développement des économies de marché domestique et celui des communautés économiques régionales. Une cour de justice internationale prévue à cet effet peut juger et sanctionner toute forme de concurrence déloyale et d'exploitation.
Des lois sociales mondiales
Les autorités nationales intègrent dans leur législation toutes les règles sociales acceptées au niveau international de même que les normes de travail établies principalement par l'OIT et elles les rendent contraignantes pour les entreprises et les personnes qui sont économiquement actives à l'étranger, de telle sorte qu'elles soient d'application partout. En fin de compte, ces règles et ces normes sociales doivent donner lieu à un cadre législatif social mondial qui soit contraignant partout et pour tous, notamment devant un tribunal social mondial.
Mettre des limites à la concentration de pouvoir économique et à la spéculation financière
Les marchés économiques doivent fonctionner dans l'intérêt de tous les hommes. A cet effet, toutes les règles et mesures nécessaires sont décrétées, qui vont des limitations de la concentration et de la privatisation des activités économiques à l'instauration de la propriété commune des moyens de production.
Les autorités politiques démocratiques rétablissent leur contrôle du capital financier et des marchés financiers et suppriment la menace permanente que la spéculation capricieuse constitue aujourd'hui pour les économies du monde entier. Cela se fait notamment par l'introduction de contrôles des capitaux et de taxes sur les opérations financières internationales, par la suppression des paradis fiscaux et l'instauration d'une monnaie mondiale. L'annulation de la dette de certains pays doit profiter à toute leur population.
La répartition du bien-être et l'économie sociale
Une économie démocratisée qui doit respecter les règles résumées ci-dessus sera beaucoup plus efficace dans le domaine de la production comme dans celui de la répartition du bien-être que l'actuelle économie capitaliste. Il n'est toutefois pas garanti qu'elle appréciera aussi les biens et surtout les services qui sont produits en dehors de l'économie « régulière », où le principe du profit n'est pas primordial. Il existe une grande demande sociale de ces biens et ces services, mais il arrive souvent que cette demande ne soit pas solvable. Les pouvoirs publics ont tout intérêt à donner de la place à cette économie sociale.
Un revenu de base mondial pour tous
Même une économie qui est fortement corrigée du point de vue social et une démocratie économique bien développée ne peuvent pas garantir que la prospérité soit si bien répartie que chacun obtienne des revenus suffisants pour pourvoir à ses besoins vitaux.
De même qu'ils ont droit au travail, à la sécurité sociale, au capital et à la création de bien-être, tous les citoyens du monde – parce qu'ils existent et qu'ils ont donc droit à une vie décente en toutes circonstances – ont droit à un revenu de base mondial, qui soit suffisamment élevé pour leur permettre de subvenir à leurs besoins vitaux.
Cette solidarité mondiale minimale est leur part inaliénable sur terre et leur garantie qu'ils peuvent exercer leurs droits essentiels. C'est aussi un stimulant pour l'économie sociale.
C'est la clé d'une répartition de la prospérité mondiale qui est elle-même la source de la dynamique économique et de la création de bien-être. C'est la reconnaissance que chacun est créateur de richesse humaine et sociale et qu'il doit donc dépasser la simple survie de telle sorte que le revenu de base soit aussi un investissement dans la société.
L'environnement a ses droits
Le sort de l'homme est inéluctablement lié à l'écosystème de la terre, son vaisseau spatial. L'homme et l'économie doivent agir de façon respectueuse et durable avec la terre et tous ses écosystèmes.
Les autorités nationales intègrent dans leur législation toutes les règles, les normes et les traités environnementaux acceptés au niveau international et les rendent contraignants pour les entreprises et les personnes qui sont actives à l'étranger, de telle sorte qu'ils sont d'application partout.
En fin de compte, ces règles et ces normes environnementales donnent lieu à un cadre législatif écologique mondial qui doit être contraignant, notamment devant un tribunal international de l'environnement. Cette loi oblige l'homme et l'économie à agir de façon écologiquement durable et nous accompagne jusqu'à l'époque de l'énergie solaire et de toutes ses formes dérivées d'énergie renouvelable.
La technologie utile : utiliser la science et la technologie pour ce qu'elles valent
Une économie durable doit pouvoir répondre aux besoins matériels légitimes de tous les citoyens du monde sans affecter la capacité des générations suivantes de pourvoir à leurs besoins. Pour produire ces biens et ces services de façon écologiquement, socialement et économiquement responsable, une économie durable utilise pleinement ce que la technologie et la science ont à offrir. A cette fin, les pouvoirs publics mettent les développements technologiques au service de cette économie durable et les font ainsi correspondre aux besoins de la société.
La recherche scientifique demeure libre. La connaissance scientifique est un bien public.
La sécurité
Comme dans les états nationaux, le monopole de l'ordre appartient aux pouvoirs publics qui doivent en user avec retenue et de manière strictement réglementée et sous contrôle démocratique, le monopole de l'ordre international appartient aux autorités mondiales. Une force permanente de police des Nations Unies, supranationale et démocratiquement contrôlée, assure avec les forces de police régionales la sécurité dans le monde, y compris dans les pays qui sont en proie à la guerre civile ou à la violence incontrôlée.
Les armes de destruction massive ne doivent pas exister et elles sont détruites. Le développement et la production d'armes appartiennent au monopole public. Le commerce et la détention d'armes sont limités le plus possible, fortement réglementés et strictement contrôlés. En tout état de cause, la détention privée d'armes de guerre est interdite.
Un tribunal pénal international et permanent juge les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité.
La violence structurelle (la faim, la misère, les maladies évitables et l'analphabétisme) qui précède souvent la violence physique, doit être contrée par une redistribution de la prospérité mondiale.
La nécessité des biens publics
A chaque niveau de gestion, des pouvoirs publics efficaces assurent les biens publics dont chaque société et chaque économie ont besoin, de la distribution d'eau, des moyens de transport et toute autre infrastructure à l'enseignement et aux soins de santé, des registres de propriété aux tribunaux et à la police.
Le monde a de plus en plus besoin de biens publics internationaux, d'un appareil judiciaire international et d'une force de police permanente des Nations Unies aux autorités qui mettent énergiquement fin à l'effet de serre, qui contrôlent les entreprises multinationales, effectuent des recherches médicales pour des maladies qui sévissent principalement dans des régions à faible pouvoir d'achat, veillent à la biodiversité et, d'une manière plus générale, assurent le respect de la législation économique, sociale et écologique mondiale. Il est plus que temps que les autorités nationales transfèrent de telles missions et compétences mondiales au niveau mondial et les confient à des institutions démocratiques mondiales.
Des pouvoirs publics actifs, des citoyens qui participent
Au cours de ces dernières décennies, les pouvoirs publics ont cédé beaucoup trop de terrain et ils l'ont surtout fait à mauvais escient. Un monde qui veut réaliser des alternatives au système capitaliste actuel a besoin de pouvoirs publics actifs, en sachant qu'ils ne devront pas faire tout eux-mêmes et encore moins tracasser tout le monde. Les pouvoirs publics sont le « coach » de la société qui établit de bonnes règles et les fait respecter.
Ces pouvoirs publics doivent réaliser le programme ci-dessus pour un autre monde, un programme pour une production de bien-être socialement et écologiquement responsable et pour une répartition correcte de ce bien-être.
Ils doivent offrir au monde les biens et les services publics dont il a besoin. Les autorités, et spécialement les autorités locales, organisent le mieux possible la participation et l'implication de leurs citoyens dans l'affectation des moyens publics et affinent ainsi la démocratie politique et économique.
Le devoir d'impôts et le revenu maximal
Un tel programme et une telle politique exigent que les pouvoirs publics puissent disposer de moyens suffisants. Si les pouvoirs publics font observer et réalisent les droits de leurs citoyens, ceux-ci ont alors le devoir de fournir à ceux-là les moyens nécessaires à l'accomplissement de leur mission.
Les pouvoirs publics cherchent ces moyens d'abord chez ceux qui ont le pouvoir d'achat le plus élevé et en levant des impôts sur les activités qui sont les plus préjudiciables à la société, l'écologie et l'économie. Selon cette logique, des pouvoirs publics démocratiques mondiaux lèvent d'abord des impôts sur les opérations financières internationales et – aussi longtemps qu'il y en a – sur les émissions de gaz à effet de serre et les profits monopolistiques.
La justice sociale, les nécessités écologiques et les intérêts des générations à venir justifient l'introduction d'un revenu maximal dont chaque citoyen du monde peut disposer annuellement. Ce revenu maximal est lié à un revenu de base mondial et ne peut donc augmenter que si le revenu de base augmente.
Une société civile florissante
Une société civile florissante est essentielle pour une société démocratique qui poursuit activement la réalisation des droits de l'homme pour tous. Les pouvoirs publics doivent donner toutes libertés à cette société civile et lui procurer toutes les possibilités d'épanouissement dans la mesure où il s'agit de forces qui stimulent le processus de démocratisation du monde. Elles sont les partenaires et les alliées des représentantes politiques dans la défense et le développement d'une société démocratique.
Le sens de la culture
La base d'existence souvent séculaire de communautés et de peuples entiers est enracinée dans leur mode de vie et leur culture. Beaucoup de gens ressentent leur culture comme ce qui guide et donne un sens à leur vie. En ce sens, les cultures de notre monde ont droit à la protection contre le marché aveugle et la recherche impitoyable des profits qui détruisent la base d'existence des communautés et des peuples et ne la remplacent par aucune sécurité.
Les cultures ne méritent pas d'être respectées pour les inégalités et les violations des droits de l'homme qu'elles véhiculent. Des hommes libres et des sociétés libres ont toujours le droit et sont obligés de démocratiser et humaniser leur culture.
Les pouvoirs publics doivent protéger la diversité et la particularité des nombreuses cultures pour autant qu'elles ne contredisent pas les droits de l'homme.
L'importance de l'information et des médias indépendants : la médiadémocratie
La démocratisation de l'information est cruciale pour permettre à chaque citoyen de participer activement et lucidement à la société et la démocratie.
Les pouvoirs publics doivent veiller à ce que la société dispose de médias indépendants et fiables. Ils stimulent également des médias de bonne qualité et ancrés dans la société et contribuent ainsi à plus de médiadémocratie. Les médias peuvent ainsi remplir la fonction d'un quatrième pouvoir de contrôle, un contre-pouvoir qui traque et dénonce toute injustice qui sévit dans les sociétés démocratiques.
Un monde viable
Travailler à un monde viable, démocratique, durable, solidaire, telle est la mission de la société humaine dans son ensemble, telle est la mesure de notre intelligence collective. L'histoire nous apprend que l'homme est capable du meilleur et du pire. Nous devons redouter le pire. Et nous pouvons espérer et œuvrer pour le meilleur.
Dirk Barrez, le 11 septembre 2001
